[INTERVIEW] Frédéric Carpentier : réalisateur de Jeunesse Sauvage (sorti le 22 juin au cinéma)

Par Grégoire Duez-Gündel / Rédacteur en chef

le 30 juin 2020


Pour fêter l'ouverture tant attendue des cinémas, le Croque Show a rencontré Frédéric Carpentier, réalisateur et scénariste de Jeunesse Sauvage, son premier long-métrage de fiction sur grand écran sorti en salles le 22 juin. Le film évoque avec un profond réalisme la violence au sein d'un gang d'adolescents du sud de la France. On plonge dans la rivalité entre bandes, la fraternité, les casses de plus en plus gros, le tout teinté d'une certaine tendresse qu’entretiennent des personnages durs, de prime abord au cœur de pierre. Un véritable film coup de poing rythmé et efficace, signé par un metteur en scène extrêmement lucide et documenté sur le sujet. Sans nul doute la meilleure surprise de cette réouverture.



La jeunesse sauvage au cœur du long métrage... De quelle manière t'est venue l'idée d'explorer au cinéma un sujet aussi sombre et violent ?


C'est un parcours assez atypique. Il m'a fallu 8 ans pour faire le film. C'était très compliqué mais je n'ai jamais lâché le projet. Pendant longtemps, j'ai animé des activités dans des ateliers artistiques où j'ai pu côtoyer de très près les quartiers difficiles. Le contexte y est très dur. On se retrouve avec un taux de chômage de 65%. À côté de ça, on a des gosses qui ont des portables à 800 euros. Il y en a qui ont tout et d'autres rien. D'ailleurs, je pense que la société de consommation incite à créer des voleurs. Mais je n'ai pas de jugement de morale. Je ne voulais pas avoir de regard moralisateur pour aborder ce sujet. Ce qu'il y a de bien dans la tragédie au cinéma, c'est que la forme est déjà morale en soi. Je n'avais pas besoin de me préoccuper de cette question-là et l'idée d'en faire une comédie était inconcevable. C'est de cette manière qu'est né le projet de faire Jeunesse Sauvage.



Tous les jeunes acteurs, encore méconnus du milieu pour la plupart, sont extrêmement talentueux dans les rôles qu'ils interprètent. Comment ont-ils rejoint le projet ?


Ils ont été recrutés par casting sauvage dans les cités de la région parisienne et du sud de la France où j'ai passé tout un été. Ce n'était pas toujours très drôle mais aller à la rencontre de ces jeunes m'a passionné.



En tant que réalisateur, comment s'est passé la direction d'acteurs pour arriver à un résultat aussi convaincant sur grand écran ? On les sent vraiment habités par leurs rôles de jeunes délinquants. Comme si la fiction dépassait la réalité pendant 1h20.


Quand j'ai rencontré Pablo Cobo, l'acteur qui joue Raphaël le jeune leader de la bande, il faisait 1m80 pour 58 kilos. Il avait très peu d'expérience en tant qu'acteur. J'ai pris le temps et on a tous les deux travaillé en profondeur sur le rôle pendant un an. Il a même fait de la musculation et il a pris 8 kilos de masse musculaire pour être plus crédible dans son rôle de chef. Ce qui était aussi fondamental, c'était la confiance. À partir du moment où quelqu'un qui a un potentiel d’acteur fait confiance à son réalisateur, ça permet d'avoir des choses d'une très grande richesse.



Le film évoque en grande partie la violence qui peut régner au sein d'un gang de jeunes délinquants mais pas que. Il y aussi et paradoxalement beaucoup de douceur au sein de ces personnages. Une réelle fraternité aussi. Quelle était l'idée derrière cette profonde humanisation ?


C'est un paradoxe. J'ai constaté qu'il y avait une sorte de mouvement de pendule qui s'orchestre chez ces individus et qu'une personne capable d'une grande violence peut paradoxalement être très douce. Il y a une forme d'excès dans les deux sens chez ces jeunes et je voulais apporter à mes personnages cette justesse.



Il y a aussi d'autres thématiques que celles de la violence et de la fraternité. On trouve par exemple celle de la relation père / fils mais aussi celle de l’absence maternelle. Des sujets qui te tiennent particulièrement à cœur ?


Ce sont des thèmes récurrents chez moi. C'est un peu ma marque de fabrique. Je compte les dépasser mais j'ai le sentiment qu'avec Jeunesse Sauvage, ils achèvent un cycle.



Le film se déroule à Sète dans le sud de la France. Pourquoi avoir choisi cette ville en particulier ?


Dans le film, le port maritime et le cimetière de bateaux sont des décors très importants. Je suis parti sur tout le littoral méditerranéen pour trouver les meilleurs cadres. Ce qui était intéressant avec Sète c'est qu'avec le mont Saint-Clair qui surplombe la ville, on avait une vue panoramique parfaite sur le port. À partir de là, j'ai quadrillé et sillonné la commune pour trouver tous les décors. J'ai appris à aimer profondément cette ville.



La délinquance, les quartiers difficiles, un sujet qui pourrait refaire surface dans un deuxième long-métrage ?


Je développe actuellement un projet pour la télévision dont je suis très satisfait et qui retrace le parcours d'une tireuse, une voleuse des rues. On les appelle les tireuses justement parce qu'elles arrachent les colliers et les objets de valeur aux passants. Je trouve le sujet extrêmement intéressant car elles sont vraiment méconnues. Pourtant elles sévissent de manière virulente.



Le film est sorti le 22 juin sur les écrans, date de réouverture des salles. Étais-tu angoissé à l'idée de sortir ton film ce jour-là avec les mesures sanitaires drastiques prises par le gouvernement ?


J'ai volontairement choisi cette date pour une raison qui est au cœur de mon métier. Au début du confinement, j'ai eu le Covid pendant 20 jours. C'était très dur d'être malade et de ne pas pouvoir sortir. Mes projets se sont retrouvés pétrifiés et je n'avais plus envie d'écrire. Jeunesse Sauvage devait sortir le 10 juin et il n'y avait plus de sortie prévue. Bref, je n'existais plus à travers le cinéma et j'ai vu mon métier disparaître. On se pose beaucoup de questions quand ça arrive. Mon médecin me disait de faire des choses positives. Et pour moi, le positif c'était de renouer ce pacte entre le créateur et son public. Cette relation, on en a besoin. Je me suis dit que la plus belle déclaration d'amour que je puisse faire aux spectateurs et au cinéma c'était de sortir le film le jour de réouverture. Vous êtes libres de retourner ou pas dans les salles, mais moi je serai là et j'ai un film à vous montrer.



Découvrez la bande annonce de Jeunesse Sauvage (actuellement au cinéma)



Grégoire Duez-Gündel / Rédacteur en chef



Les images de ce post sont issues du tournage et du film Jeunesse Sauvage (2020). Film produit par Madeleine Films, Magellan Films, réalisé par Frédéric Carpentier et distribué par Fratel Films.


Pays : France – Sortie en salle le 22 juin 2020

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